Ça fait seize ans que je n'ai pas touché à la cocaïne ni à l'héroïne. C'est un beau chiffre. C'est aussi, d'une façon bien précise, un chiffre dangereux.
Voici pourquoi. Après une longue période sans consommer, le corps perd sa tolérance. La quantité que vous preniez avant, celle que votre mémoire considère comme « normale », peut maintenant arrêter votre respiration. Ajoutez que la drogue de rue est souvent coupée au fentanyl, qu'on ne voit pas et qu'on ne goûte pas, et le danger devient simple : la première consommation après une longue pause est l'un des moments où l'on risque le plus de mourir d'une surdose. Votre corps a guéri, et il n'a aucune idée de ce qui s'en vient.
J'écris ça parce que c'est la conversation que personne ne veut avoir en rétablissement. On dirait qu'on planifie l'échec. Moi, je vois ça plutôt comme une ceinture de sécurité.
Qu'arrive-t-il à la tolérance quand on arrête?
Quand on consomme régulièrement, le corps s'adapte. Il en faut plus pour le même effet, et la respiration et le cœur s'habituent à un niveau qui jetterait quelqu'un d'autre à terre. Cette adaptation s'efface quand on arrête. Le cerveau guérit un peu. Le corps se remet à zéro.
Ce qui ne se remet pas à zéro, c'est la mémoire. Vous vous souvenez de ce que vous preniez. Vos mains s'en souviennent. C'est ça, le piège.
Un document de travail de l'ONUDC et de l'OMS l'explique clairement. Une période récente d'abstinence est un facteur de risque majeur de surdose mortelle aux opioïdes. La période qui suit une sortie de prison et celle qui suit une sortie de désintox comportent toutes deux un risque beaucoup plus élevé. Les causes principales : la perte de tolérance et une mauvaise évaluation de la quantité au moment de reprendre.
Des années d'abstinence, c'est la même chose, étirée. Peut-être même pire, parce qu'après des années, on est plus loin des anciennes quantités et plus sûr de les connaître.
La drogue n'est plus celle dont vous vous souvenez
Seize ans, c'est long dans la rue. Ce qui circule aujourd'hui n'est pas ce que j'ai connu.
La page de Santé Canada sur le fentanyl dit que quelques grains peuvent suffire à tuer, et qu'on retrouve de plus en plus le fentanyl et des drogues semblables dans d'autres drogues illégales, comme l'héroïne. Souvent, les gens ne savent pas que ce qu'ils prennent est contaminé.
Vous avez donc un corps sans tolérance devant une drogue peut-être beaucoup plus forte que celle dont vous vous souvenez. Si votre affaire, c'était la cocaïne, et que vous pensez que ce texte parle juste des opioïdes, ne vous fiez pas là-dessus. Vous ne pouvez pas voir ce qu'il y a dedans.
Pourquoi « juste une fois » a l'air si raisonnable?
Parce que c'est fait pour. Le cerveau garde le souvenir du soulagement et range le prix quelque part où on ne peut pas l'atteindre un mauvais soir. Après seize ans, la version de moi qui consommait est un étranger par bouts et un colocataire par d'autres. Il a encore son mot à dire, des fois.
La pensée arrive souvent déguisée en récompense (« tu l'as mérité »). D'autres soirs, c'est juste de la fatigue avec un costume. J'en parle davantage dans est-ce que les envies finissent par partir?. En gros, elles changent. Les miennes ne mènent plus. J'y pense encore plus que je le voudrais.
Si la pensée devient forte, dites-le à quelqu'un avant d'agir. Votre parrain, un intervenant, votre médecin, un ami qui sait. Au Québec, Drogue : aide et référence répond au 1 800 265-2626, jour et nuit, gratuitement et en toute confidentialité. Le dire à voix haute dégonfle pas mal la chose.
Si vous allez consommer quand même, comment rester en vie?
J'aimerais mieux que vous ne le fassiez pas. Mais si vous allez le faire, ou si vous avez peur de le faire, je vous veux vivant de l'autre côté. C'est de la réduction des méfaits, et ça sauve des vies.
Ne consommez pas seul. Seul, il n'y a personne pour donner la naloxone ou appeler les secours. Si personne ne peut être avec vous, appelez une ligne. Au Canada, le National Overdose Response Service (NORS) répond au 1 888 688-6677, par téléphone ou texto, 24 heures sur 24. Le service se décrit comme un site de consommation supervisée virtuel, confidentiel. Je n'ai pas pu confirmer s'il est offert en français, alors demandez en appelant.
Ayez de la naloxone, et assurez-vous que quelqu'un près de vous sait s'en servir. La naloxone renverse une surdose d'opioïdes pour un temps. Au Québec, la naloxone est gratuite et sans ordonnance dans toutes les pharmacies, et dans certains organismes communautaires. Apportez votre carte d'assurance maladie. Honnêtement, si vous êtes en rétablissement des opioïdes, ça vaut la peine d'en garder une trousse à la maison de toute façon, et de dire aux gens qui vivent avec vous où elle est.
Appelez le 911 si quelqu'un ne se réveille pas ou respire mal. Donnez la naloxone, appelez et restez avec la personne. L'effet de la naloxone peut s'estomper avant celui de la drogue : la personne doit aller à l'hôpital même si elle reprend connaissance. Au Canada, la Loi sur les bons samaritains secourant les victimes de surdose protège les gens qui appellent le 911 lors d'une surdose contre des accusations de simple possession. Elle ne couvre pas les mandats d'arrestation en suspens ni le trafic. Mais la peur d'une accusation de possession ne devrait pas empêcher cet appel.
C'est tout. Pas de chiffres, pas de trucs sur les quantités. Si vous avez besoin d'aide médicale pour gérer la consommation ou le sevrage, c'est une conversation à avoir avec un médecin ou un service de traitement, et il existe de bonnes options. J'en parle dans traverser le sevrage des opioïdes de façon sécuritaire.
Si vous avez déjà glissé
Alors vous êtes encore là, et c'est ça qui compte. Une reprise de consommation n'efface pas les années. Elles ont eu lieu. Ce que vous y avez appris vous appartient encore.
Ce qui est dangereux en ce moment, c'est la honte. La honte dit de cacher, et c'est en cachant qu'on finit par consommer seul. Alors dites-le à quelqu'un. Aujourd'hui, si vous pouvez. Retournez à votre groupe, à votre intervenant, à votre médecin. Dans une salle de rétablissement correcte, une rechute ne scandalise personne.
J'ai écrit sur le long terme dans seize ans d'abstinence : à quoi ça ressemble vraiment. Si vous êtes dans un trou noir et que vous pensez à ne plus être là, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) ou textez le 535353. Si vous n'avez jamais appelé une ligne d'écoute, ce qui se passe vraiment quand on appelle peut aider.