Personne ne m'avait dit que les adultes pouvaient faire des crises. Pour moi, c'était une affaire d'enfant, le petit qui hurle à l'épicerie. Rendu à cinquante ans, soit on était correct, soit on était juste un gars avec un caractère de cochon.
J'ai été le gars avec un caractère de cochon pendant à peu près cinq décennies. Puis j'ai reçu un diagnostic de TSA, pendant un effondrement dans les années COVID, et quelqu'un m'a donné le mot.
Alors oui. Les adultes autistes font des crises. Beaucoup d'entre nous. La National Autistic Society (en anglais) dit que bien des personnes autistes en font, et décrit la crise autistique comme une réaction intense à une situation qui déborde, où on perd temporairement le contrôle de ce qu'on fait. Il n'y a pas de date d'expiration à dix-huit ans. Ce qui change à l'âge adulte, c'est surtout où et quand ça arrive, et l'énergie qu'on met à la cacher.
De quoi ça a l'air, en dedans
Je peux juste parler pour moi, et ce n'est pas pareil chaque fois. Mais il y a une forme.
Tout devient plus fort. Pas juste les sons. La lumière, le monde, les questions. Trouver mes mots devient difficile, juste au moment où on attend des mots de moi. Une pression chaude monte dans ma poitrine, et quelque part au fond de ma tête, une petite voix calme dit « bon, ça y est », ce qui n'aide en rien.
Puis ça part. Des fois vers l'extérieur, fort. Des fois l'inverse : je ferme la shop, je deviens plat, incapable de répondre à une question simple.
Dans une étude qualitative menée avec des adultes autistes, des participants disaient ne pas se sentir « eux-mêmes » pendant une crise. C'est la meilleure description courte que j'ai vue.
Après une grosse crise, il me faut des heures. Des fois, le reste de la journée.
Pourquoi les adultes en font
La NAS nomme les suspects habituels : les différences sensorielles, les changements de routine, l'anxiété, et la difficulté à dire ce qui ne va pas. Exceptional Individuals (en anglais) ajoute les affaires d'adultes : les situations avec beaucoup d'interactions sociales, celles qui demandent beaucoup de planification et de concentration, et les périodes où on est malade ou à bout. Ce qui décrit pas mal n'importe quelle job.
La charge sensorielle, c'est énorme. Autistica (en anglais) dit qu'environ 9 personnes autistes sur 10 traitent l'information sensorielle différemment. L'organisme ajoute qu'environ la moitié ont de la difficulté à comprendre et à nommer leurs propres émotions. Mettez les deux ensemble et vous avez quelqu'un en surcharge qui ne sait pas qu'il est en surcharge avant qu'il soit trop tard. Allô.
Pour moi, le bruit, c'est le gros morceau. Les bureaux à aire ouverte. Les journées de monde, une rencontre après l'autre, sans trou. Et en dessous, l'effort de faire « normal » toute la journée, que personne ne voit, parce que c'est justement le but.
Pourquoi les crises d'adultes se cachent
Les enfants font leur crise là où ils sont. Les adultes apprennent à se retenir.
Je me retenais en réunion. Je me retenais avec les clients. Puis ça sortait plus tard, à la maison, ou seul dans le char, ou sur quelqu'un qui n'avait rien fait à part poser la mauvaise question au mauvais moment. C'est en partie pour ça que personne, moi compris, n'a fait le lien pendant cinquante ans. Les crises n'arrivaient pas là où était la cause. Elles arrivaient là où c'était assez sécuritaire pour lâcher.
C'est aussi pour ça que les gens avec qui on vit ramassent souvent le pire. Ce n'est pas juste pour eux, et je vais y revenir souvent sur ce site.
Ce qui aide vraiment
Rien de tout ça ne règle la question pour de bon. C'est plus comme faire le changement d'huile.
Tenir un journal. La NAS suggère de noter ce qui s'est passé avant, pendant et après chaque crise, puis de chercher des patterns. J'en ai fait une version à la bonne franquette. Ça m'a remis à ma place. La plupart de mes crises n'arrivaient pas du tout au hasard.
Connaître son grondement. La NAS parle d'une phase de « grondement », les signes de détresse avant la crise : faire les cent pas, poser la même question plusieurs fois, devenir très immobile. C'est la fenêtre où on peut encore faire quelque chose. Une fois passée, c'est passé.
Couper l'entrée. Les jours de surcharge, je mets mes AirPods Pro, souvent sans musique pantoute, juste la réduction de bruit. Ça a l'air niaiseux. Ça ne l'est pas quand le bruit est ce qui vous fait déborder.
Apple AirPods Pro (noise cancelling)
Apple
Mon avis. Je ne jure que par ça. La moitié du temps, il n'y a même pas de musique. Juste la réduction de bruit, et le monde baisse de quelques crans. Ça fait des merveilles les jours de surcharge.
À savoir. Pas donnés, et faits pour l'univers Apple : certaines fonctions marchent mieux avec un iPhone.
Prévoir la récupération. Une crise coûte cher en énergie. Si je ne mets rien à l'horaire après une grosse journée sociale, j'ai moins de chances d'en faire une le lendemain.
Dire à vos proches de quoi a l'air votre grondement. Si les gens proches connaissent vos premiers signes, ils peuvent demander « ça va? » avant qu'il soit trop tard. Gérer la crise, ça reste votre job. Eux, ils ont juste un avertissement.
Le portrait complet de ma colère est dans Pourquoi j'explose pour des riens (la robplosion), et la différence avec une crise de colère dans Crise autistique ou crise de colère? La version adulte.
Quand c'est plus qu'une mauvaise journée
Deux choses, franchement.
D'abord, une crise autistique peut quand même faire peur. Si les gens qui vivent avec vous ont peur de vous pendant ou après, ce n'est pas à eux de tout encaisser. Allez chercher de l'aide, et lisez Vivre avec les crises, et où est la limite.
Ensuite, Exceptional Individuals note que chez certaines personnes autistes, une crise extrême peut basculer vers une détresse plus grave, avec de l'automutilation ou des idées suicidaires. Si c'est là que vous vous retrouvez après une crise, ne restez pas seul avec ça. Au Québec, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), textez le 535353 ou allez sur suicide.ca. Le 988 fonctionne aussi et vous redirige vers la même ligne.
Des crises très fréquentes peuvent aussi être un signe d'épuisement autistique, ce qui est une autre affaire. J'en parle dans C'est quoi, l'épuisement autistique.