J'habite dans la Petite-Nation. Des lacs, de la forêt, des hivers longs, des voisins qu'on ne voit pas de la maison. Si vous vouliez dessiner l'endroit parfait pour se cacher du monde sans techniquement se cacher, vous ne feriez pas mieux.
Et je me cache. Rien de dramatique. Je reste en dedans, c'est tout. La maison, les quelques places que je connais, le monde qui me connaît déjà. J'appelle ça la bulle. Il fait chaud là-dedans. Et elle rapetisse.
Alors, comment sortir de sa zone de confort quand on vit avec de l'anxiété? La réponse simple, celle que j'aurais aimé entendre sans discours de motivation autour : par petits pas planifiés, répétés jusqu'à ce qu'ils deviennent plates, avec du temps de récupération prévu après. Pas un grand saut courageux. Le grand saut, c'est justement comme ça que je me ramasse dans la bulle pour un mois.
C'est quoi, la bulle
Appelez ça un endroit si vous voulez. En vrai, c'est l'ensemble des affaires qui ne me font pas peur.
Quand la bulle est grande, elle contient l'épicerie, le bureau de poste, un appel à quelqu'un que je ne connais pas, un souper avec quelques personnes. Quand elle est petite, c'est la maison. Des fois, c'est une pièce et un écran.
La peur de sortir en fait partie. Il y a aussi quelque chose de plus dur à expliquer : la peur de devenir proche des gens. Je suis capable de mener une salle. Je l'ai fait pendant des décennies, en réunion comme dans les partys. Mais bâtir un vrai lien, celui où quelqu'un vous connaît pour vrai, ça me fait plus peur que n'importe quelle foule. La bulle garde les deux dehors.
Et la bulle n'est pas juste à moi. On la construit à la maison, à deux, sans faire exprès. Elle est confortable pour nous deux. C'est ça qui la rend si difficile à pousser.
Pourquoi elle rapetisse
Voici le piège. Chaque fois que j'annule quelque chose, je me sens mieux. Tout de suite. Ce soulagement-là est vrai, et c'est le meilleur moment de tout le cycle.
Ensuite, plus tard, je me sens un peu plus petit. La prochaine affaire a l'air un peu plus grosse. Et la bulle perd une commission de plus.
HereToHelp BC (en anglais), un site canadien d'information en santé mentale, décrit l'anxiété problématique comme plus forte et plus durable que l'anxiété normale, au point d'empêcher les gens de faire leurs activités habituelles. Certaines personnes, note le site, font tout pour éviter ce qui leur fait peur. C'est la bulle en deux phrases.
Chez moi, il y a une couche de plus. J'ai un TSA, diagnostiqué seulement à 50 ans. Sortir me fait peur, et en plus, ça coûte cher. Autistica (en anglais) dit qu'environ 9 personnes autistes sur 10 traitent l'information sensorielle différemment. Le bruit, les lumières, la foule, le small talk : tout ça brûle de l'énergie, même quand rien ne tourne mal. Alors une partie de mon envie de rester à la maison, c'est de la peur, et une autre partie, c'est une réaction bien raisonnable au prix d'une sortie en ville.
Faire la différence entre les deux m'a aidé. La peur, je pousse dessus. Le coût, je planifie autour.
Comment je sors, pour vrai
Rien d'héroïque. Voici ce qui marche pour moi.
Une affaire, pas cinq. Mon vieux pattern, c'était de partir en lion. Une énergie folle, une semaine pleine, oui à tout. Puis le crash, et la bulle pour un mois. Maintenant, c'est une sortie. Assez petite pour que je la fasse vraiment.
Petit, ça veut dire petit. Certains jours, le pas, c'est d'aller au village en char et de revenir, sans prévoir parler à personne. Ça compte. Si ça a l'air trop facile pour valoir la peine, c'est probablement la bonne grandeur.
Prévoir la sortie avant de partir. Savoir comment et quand je peux m'en aller rend l'arrivée beaucoup plus facile. Une heure fixe. Mon propre char.
Rien après. Je ne mets rien d'autre à l'horaire le reste de la journée. Quand on peut être « en représentation » trois heures dans un événement et avoir besoin de jours pour s'en remettre, la récupération fait partie du plan dès le départ.
Répéter jusqu'à ce que ce soit plate. La deuxième fois est plus facile que la première. La cinquième, c'est juste un mardi. Là, la bulle a une pièce de plus, et je choisis la prochaine affaire.
Surveiller le réflexe d'annuler. Quand l'envie d'annuler arrive, je me demande si je suis fatigué ou si j'ai peur. Fatigué : je remets pour vrai, avec une date. Peur : j'y vais, même vingt minutes.
Le bout avec les gens est plus dur
Aller au bureau de poste, c'est une chose. Laisser entrer quelqu'un, c'en est une autre.
Sur papier, j'ai les habiletés sociales. Ce que je n'ai pas, c'est beaucoup de relations proches près de chez moi, et je sais que la bulle y est pour quelque chose. J'ai aussi une vieille habitude de partir avant qu'on me rejette. Elle rentre parfaitement dans une bulle. Personne ne peut vous laisser si personne ne s'approche.
Je n'ai pas de solution bien propre pour celle-là. Ce que j'essaie, c'est la même méthode, en plus petit : une personne, un café, puis un autre quelques semaines plus tard, au lieu de disparaître après le premier. J'en parle plus dans Des amis proches, mais aucun près de chez moi et Partir avant d'être quitté.
Quand c'est le temps d'aller chercher de l'aide
Si la bulle a rapetissé jusqu'à la maison, ou jusqu'à une pièce, on parle de plus qu'une zone de confort. Ça peut être de l'agoraphobie, qui peut commencer plus tard dans la vie, et qui se traite très bien. J'en parle dans L'agoraphobie après 40 ans et Pourquoi j'ai eu peur de sortir de chez moi.
HereToHelp indique que pour les troubles anxieux, la psychothérapie est souvent le premier traitement recommandé, et que le médecin de famille est un bon point de départ. Au Québec, vous pouvez aussi appeler le 811 ou contacter votre CLSC. La page de Québec.ca rappelle que les services publics en santé mentale sont gratuits. Pour des groupes en français, Phobies-Zéro offre des groupes d'entraide pour l'anxiété et la panique, y compris en ligne, et Relief donne des ateliers d'autogestion de l'anxiété.
Un groupe en ligne, c'est un bon premier pas quand le problème, c'est de sortir. C'est un peu drôle, mais ça marche.