Vous tenez un couteau pour couper des oignons et une image vous traverse la tête : le retourner contre quelqu'un que vous aimez. Vous êtes dans une pièce tranquille et votre cerveau vous propose la phrase la plus obscène qu'il peut trouver, prête à sortir. Puis la sueur froide. Quel genre de personne pense à ça?
Une personne pas mal normale, en fin de compte.
Est-ce qu'une pensée intrusive veut dire qu'on a envie de le faire? Non. C'est la réponse simple, et elle ne vient pas juste de moi. HereToHelp BC (en anglais) l'écrit noir sur blanc : avoir des obsessions ne veut pas dire qu'on va agir, et ces pensées ne reflètent souvent ni nos désirs, ni notre personnalité, ni nos valeurs. L'International OCD Foundation rappelle que la plupart des gens ont des pensées intrusives de temps en temps. La plupart haussent les épaules et passent à autre chose.
Pourquoi celle-là me touche de près
J'ai eu le genre de pensée qui vous glace. Comme presque tout le monde. Sauf que j'ai aussi passé une bonne partie de ma vie à exploser contre du monde. Le mot « robplosion », c'est un ami qui l'a inventé, à l'époque où je dirigeais une agence web à Vancouver. Alors quand une image violente me passait par la tête, une autre question embarquait avec. Suis-je dangereux?
Voici ce que j'ai dû apprendre. Une pensée intrusive et la chaleur de la colère, ce sont deux bibittes différentes. La colère est chaude. Elle vise quelqu'un, elle monte, elle veut sortir, et après, c'était à moi d'assumer, et la honte arrivait. Une pensée intrusive arrive de nulle part, souvent dirigée vers quelqu'un que je ne voudrais jamais blesser, et elle me semble étrangère. Elle m'horrifie. Cette horreur-là, c'est l'indice.
Je ne suis pas clinicien et je n'ai pas de diagnostic de TOC. Ma colère est une autre histoire, que je raconte ailleurs. Mais démêler les deux a changé pas mal la dose de haine que je me portais.
Pourquoi la pensée colle
Tout le monde a un cerveau qui crache des déchets. Des affaires bizarres, laides, sorties de nulle part. Chez la plupart des gens, ça glisse. Chez d'autres, la pensée tombe comme un verdict. « Pourquoi j'ai pensé ça? Qu'est-ce que ça dit de moi? Et si je le faisais? » Et là, on la guette, et évidemment elle revient, justement parce qu'on la guette.
Ensuite on essaie de réparer. On se surveille. On évite les couteaux. On se tient loin du bébé. On repasse la pensée pour vérifier qu'on n'y a pas pris plaisir. On demande encore à la personne avec qui on vit si on est quelqu'un de bien. Chaque geste soulage un peu, et chaque geste apprend au cerveau que la pensée était une vraie menace. C'est la boucle sur laquelle le TOC est bâti. J'en parle davantage dans le TOC qui n'a rien à voir avec le ménage, et les pensées de blessure sont parmi les plus fréquentes.
Ce que ça donne de les combattre
Le réflexe, c'est de repousser la pensée. De l'argumenter. De se prouver qu'on n'est pas cette personne-là.
J'ai essayé. Ça l'a rendue plus forte. Si on vous dit de ne pas penser à un ours blanc, vous savez ce qui arrive.
L'approche qui fonctionne pour le TOC va dans l'autre sens. Ça s'appelle l'exposition avec prévention de la réponse : on laisse la pensée être là, volontairement, sans faire le rituel, jusqu'à ce que le cerveau comprenne que ce n'est pas une urgence. C'est difficile, et ça marche mieux avec un thérapeute formé. J'explique tout ça dans comment on traite vraiment le TOC. Il existe aussi un livre que beaucoup de gens aux prises avec de « mauvaises pensées » recommandent, The Imp of the Mind de Lee Baer. Il date un peu, et il est en anglais, mais c'est encore celui qu'on cite.
Quand c'est autre chose
C'est important, alors je le dis clairement. Une pensée intrusive est non désirée. Elle fait peur justement parce qu'on n'en veut pas.
Si vous avez des pensées de mettre fin à vos jours, et qu'elles ressemblent plus à un souhait, à un soulagement ou à un plan qu'à une pensée étrangère que vous combattez, c'est différent. Ne restez pas assis dessus, et ne vous convainquez pas que c'est « juste une pensée intrusive ». Parlez-en à quelqu'un aujourd'hui. J'ai écrit sur comment dire à quelqu'un qu'on pense au suicide. Au Québec : 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), texto au 535353, ou clavardage sur suicide.ca. Ailleurs au Canada, le 988.
Même chose si vous avez des envies de faire mal à quelqu'un et qu'elles ne vous semblent pas étrangères, qu'elles ressemblent plutôt à de la colère qui cherche une cible. Allez chercher de l'aide maintenant, pour vous et pour les gens autour de vous. Si quelqu'un est en danger, faites le 911.